Source INJEP, publication à télécharger sur https://injep.fr/publication/la-difficile-prise-en-compte-du-point-de-vue-des-enfants-ou-les-limites-de-lorganisation-des-accueils-collectifs-de-mineurs/
Ce document de synthèse, basé sur le rapport de recherche de janvier 2025 (INJEPR-2025/05), analyse le décalage persistant entre les attentes des enfants et l'organisation des accueils collectifs de mineurs (ACM). Malgré une désaffection croissante pour les séjours avec hébergement observée depuis plusieurs décennies, l'analyse montre que les points de vue des enfants sont restés remarquablement constants entre 1980 et 2020.
Les enfants privilégient avant tout les sociabilités électives (être avec des amis), l'amusement spontané et le souhait de participer aux décisions quotidiennes. À l'opposé, les structures d'accueil tendent vers une homogénéisation pédagogique et une rigidité organisationnelle calquée sur le modèle scolaire. Cette inertie s'explique par un faisceau de contraintes : la centralité des plannings d'activités, les carences de la formation des animateurs, le poids des attentes parentales (considérées comme une relation client) et un cadre réglementaire de plus en plus sécuritaire.
1. Contexte et problématique de la désaffection
Depuis les années 1990, les ACM font face à une baisse régulière de fréquentation, particulièrement pour les séjours avec hébergement (colonies de vacances). Plusieurs constats clés émergent :
• Chute de fréquentation au collège : Un « décrochage » net s'opère vers 11-12 ans. Dès 8 ans, la fréquentation des centres de loisirs devient plus occasionnelle.
• Inadaptation structurelle : La désaffection ne semble pas liée à des facteurs extrinsèques (géographie, économie) mais aux conditions de déroulement des accueils, jugés trop proches de « l'ordre scolaire ».
• Public « captif » : Les enfants fréquentent souvent les ACM par nécessité de garde parentale sans avoir la possibilité de quitter l'institution.
2. Analyse diachronique des points de vue enfantins (1980-2020)
L'étude révèle une stabilité étonnante des thématiques abordées par les enfants au fil de quarante ans d'enquêtes.
2.1. Le rôle central des sociabilités
La présence des « ami·es » est le facteur déterminant de l'expérience :
• Motivation première : « Partir avec des copains » est la raison principale de départ (citée par 67 % des enfants dans l'enquête de 1999).
• Impact sur l'ambiance : Les relations choisies construisent l'ambiance recherchée, tandis que les disputes et l'obligation d'être « toujours avec les autres » (47 % de mécontents sur ce point en 1999) nuisent à l'expérience.
2.2. Entre « activités » et « amusement »
Un décalage existe entre la programmation des adultes et le plaisir des enfants :
• Activités vs Jeu : Les activités sont souvent vécues comme une « occupation obligatoire » ou un travail. Les enfants préfèrent le jeu libre et spontané.
• Attrait pour le « dehors » : Il existe un goût marqué pour le plein air, les sorties et les activités de nature (cabanes, vélo), par opposition à l'enfermement ressenti dans certains locaux.
• Besoin de repos : Les enfants revendiquent des temps pour l'intimité, le calme et le repos, souvent absents de journées trop rythmées.
2.3. La critique de la rigidité organisationnelle
Les enfants formulent des critiques précises sur le fonctionnement :
• Horaires trop scolaires : Rejet des contraintes temporelles strictes.
• Manque de pouvoir de décision : Bien que des dispositifs de participation existent (conseils d'enfants), ils se limitent souvent au choix mineur d'activités pré-établies.
• Infantilisation : Les enfants rejettent le caractère « bébé » de certaines propositions et demandent à être considérés comme responsables.
3. Les obstacles à la transformation des pratiques
Les organisateurs (associations, comités d'entreprise) reconnaissent ces avis mais peinent à faire évoluer le modèle. Plusieurs « freins » majeurs ont été identifiés :
Centralité des activités
L'organisation tourne autour de plannings figés et de prestations spécialisées externalisées qui rigidifient la journée.
Formation et Volontariat
Le renouvellement constant des animateurs et la baisse de l'expérience des directeurs incitent à « mettre du cadre » pour rassurer l'encadrement.
Poids du bâtiment
L'installation fréquente dans des locaux scolaires induit un « isomorphisme » (même organisation, mêmes rythmes que l'école).
Parents « clients »
Les parents privilégient souvent la sécurité et la « rentabilité éducative » du loisir, poussant les organisateurs vers un activisme programmé.
Cadre réglementaire
Le renforcement des normes de sécurité et la mise en concurrence via les marchés publics imposent des standards minimalistes.
4. Permanence du modèle et « Forme Scolaire »
La recherche souligne la persistance d'une homogénéisation pédagogique (le « modèle colonial type » identifié dès 1989).
• La « Journée-type » : Elle demeure l'outil immuable de structuration (petit-déjeuner, activité, repas, temps calme, activité, goûter, veillée).
• La participation « cosmétique » : Le dispositif du « conseil d'enfants » est généralisé mais souvent dévoyé. Un organisateur le résume par l'alternative : « compote ou yaourt ».
• Le paradoxe des mouvements d'éducation populaire : Bien que promouvant des alternatives (pédagogie de la décision, pédagogie institutionnelle), ces mouvements constatent que leurs pratiques restent souvent prisonnières de la « forme scolaire » (groupes d'âge homogènes, discipline formelle, activités dirigées).
5. Citations clés et témoignages
« C’est toujours dans l’organisation de la vie quotidienne que semblent apparaître les plus grandes distorsions entre les valeurs pédagogiques véhiculées par les projets et le vécu au niveau des enfants. » — Vallas et Vinaixa (1999)
« Ce qui me plaît le plus, c’est quand il n’y a pas d’activités, parce que je n’aime pas ça ; quand il y a trop d’activités, les enfants n’ont pas assez de temps pour faire ce qu’ils ont envie. » — Verbatim d'enfant (IFOREP, 1985)
« On a un enfant en position d’acteur, de choisir parmi une multitude de choses qu’on lui offre... mais on est loin de l’enfant auteur. » — Organisateur (CCAS, 2024)
6. Conclusion : Vers un avenir en tension
L'enquête conclut que la difficulté de prendre en compte le point de vue des enfants fait « système ». La rigidification du fonctionnement des ACM, bien que répondant à des enjeux de sécurité et de gestion, participe directement à la désaffection des jeunes. L'enjeu pour les organisateurs reste de réussir à « assouplir » ce mode d'organisation historique pour redonner du sens aux vacances et aux loisirs collectifs, en passant d'une pédagogie du choix (consommation d'activités) à une réelle pédagogie de la décision.

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